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Claude Confiant : « La musique a pleinement meublé ma vie »

France-Antilles Martinique 07.02.2018
Adams Kwateh / Rodolf Etienne

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Claude Confiant : « La musique a pleinement meublé ma vie »
(Fernand Bibas)

Employé de banque à temps plein, il fit le succès de Maurice Alcindor, Sylanise Pépin ou Guy Méthalie. Son ascension dans les musiques de populaires et du carnaval a été fulgurante à partir de 1965.

Dès le milieu des années 1960, vous avez remporté vos premiers succès. Peut-on dire que la musique est votre vocation première avant celle d'employé de banque que vous avez exercé durant quarante ans ?
Mes débuts dans la musique ont coïncidé avec celle de mon entrée dans la banque. Par la suite, j'ai pu mener les deux de front. Pour la banque, de simple agent, j'ai terminé comme cadre. Ce métier m'a appris la rigueur et un sens profond des relations humaines par l'écoute et le suivi des demandes de la clientèle. Donc, j'ai traversé ce métier en complémentarité avec la vie musicale. C'est à l'âge de 18 ans que j'ai chanté sur une grande scène, avant cela, à 14 ans, j'ai chanté aux côtés de Léona Gabriel, la grande voix de la biguine. Mais j'ai été contraint d'abandonner le chant, à cause d'une surdité. Alors, j'ai commencé à composer, inspiré en cela par d'autres grands noms et une époque très riche en création musicale.
Et le succès n'a pas tardé dès vos premières compositions en 1965...
Oui, la chance m'a très vite souri, car cette année-là Grazielle Bontemps créé l'Oscar de la chanson créole, décernée lors du carnaval. Cette grande dame, professeure de musique et grande militante du folklore, innovait ainsi par rapport à ce qui existait. Et moi, dans ma 25e année, j'arrivais comme un cheveu sur la soupe face aux géants de la musique : Pierre Louis, Loulou Boislaville, Fernand Donatien... Je dois ma candidature à Maurice Champvert, un célèbre compositeur des années 1950, alors j'ai présenté quatre chansons dont « An nous jouè boul » interprété par Maurice Alcindor. Mais en plus de l'Oscar dans la catégorie biguine, j'ai remporté l'Oscar de la valse. Mon succès cette année a été retentissant, car mon morceau « An bon bonne » , joué sur un rythme carnavalesque, a été la chanson favorite du vidé.
(Fernand Bibas)
(Fernand Bibas)
Votre alliance avec le chansonnier et humoriste Maurice Alcindor a été payante ?
Nous avions fait un tabac!(rires). Il entrait dans l'histoire par la chanson et le style de cabaret qu'il sait interpréter avec un talent fou et une forte imagination. Il a le don, si je puis dire, d'enflammer le public et heureusement pour nous, car il nous avons bénéficié des pages de France-Antilles qui venait d'être fondé. Alors chaque spectacle de Maurice était suivi par le journal. Le succès de l'un faisait le succès de l'autre.
Nous n'aviez pas été frustré, comme compositeur, de travailler à l'ombre de vos interprètes ?
C'est vrai, dans cette alliance, c'est l'interprète qui remporte la mise. Mais je n'en étais pas du tout offusqué, ni frustré. Car ma seule joie c'est l'adhésion du public à mes textes et la musique qui les accompagne. Par chance, pour moi, tous les interprètes ont connu le succès, exemple Sylvaine Pépin à 14 ans remporte l'Oscar de la chanson créole en 1974. C'est le cas en 1976 pour Claudy Largen. Mais Maurice Alcindor reste mon interprète emblématique, pendant 10 ans, j'écrivais pour lui des textes à sa mesure.
Vous avez écrit également pour la chorale du François sous la direction du père Elie... Comment faisiez-vous pour passer d'un style à l'autre ?
Avec le temps, je mesure la chance que j'ai eue de pouvoir écrire sur des registres aussi différentes que la musique populaire comme le carnaval et le style spirituel ou religieux. Avec la chorale du François, j'ai composé le célèbre morceau « Honoré » , une chanson connue et reprise par tous en Martinique. Auparavant, en écrivant pour Maurice Alcindor, je faisais la satire sociale à partir des histoires vraies. Je faisais aussi des chroniques sur les moeurs et la politique. Par ailleurs, j'ai composé des textes que je qualifie de plus élaborés sur des sujets parfois très graves. Par exemple, « Ses enfants de là-bas » en 1971, à propos de la guerre civile du Biaffra. Mon titre « La complainte d'une fille-mère » sur les grossesses précoces, écrit en 1967, avait fait pleurer le monde créole tout entier de la Guyane à Haïti.
Donc, à partir des thématiques inspirées de la Martinique, vous touchez le monde. Alors vous puisiez dans tout ce que vous avez vécu ?
La ville de Fort-de-France était, pour moi, la source inépuisable d'inspiration durant mon enfance et mon adolescence. Quand je traversais Fort-de-France, en partant du quartier de l'Ermitage où j'ai grandi, j'allais écouter Fayçal Venduc, un guitariste qui racontait en chanson des faits de société. Ensuite, il vendait ses textes. Je garde aussi de cette période l'image d'une ville où les gens chantaient chez eux en faisant du ménage ou d'autres activités domestiques. Jusqu'à la génération de la radio dans les foyers, les gens chantaient spontanément. Dans un autre style que Vinduc, il y a eu Francisco qui avait lancé un style moderne sur la base du tambour. On lui doit beaucoup, car il avait introduit le tambour dans la bourgeoisie foyalaise. Dans la même veine, Marius Cultier, un musicien hors-norme a rénové dans tous les registres. Moi, à mon tour, j'unis les gens par la musique : la musique a meublé ma vie.
(Fernand Bibas)
Avez-vous des regrets avec la disparition des chansons populaires et des grandes scènes musicales ?
D'abord, je garde le souvenir d'une époque qui favorisait l'esprit de créativité et de partage. Certes, les moyens étaient très limités financièrement, mais la joie était à chaque fois au rendez-vous. Par exemple, pour le carnaval, le public s'amusait selon l'expression créole « an rad kaban'n » , c'est à dire rien du tout. On avait le vidé de la publicité pour laquelle on proposait un thème et les gens s'investissaient par les déguisements, des chansons et des répliques. Cette mode a connu un énorme succès qui a failli altérer l'esprit du carnaval spontané. Pour faire revivre l'esprit de la fête populaire, Ferriez Elisabeth créé le Comité de carnaval des quartiers au sein duquel les gens rivalisaient de talent. Puis, les groupes à pieds sont apparus, notamment Tanbou Bô Kannal et Plastic System band.
Pour en revenir à la musique populaire, à quel moment elle a perdu de son « authenticité » ?
D'abord, je voudrais rappeler l'ouverture des paillotes qui accueillaient le bal des associations ou des comités d'entreprise. Les orchestres qui animaient ces rendez-vous comptaient en moyenne une quinzaine de musiciens comme Stardust, Blue Star, Blue Moon, Swing King, Caraïbana... Léon Sainte-Rose avait créé l'orchestre Trimalcos, composé des mots Trigonocéphales, malfini et colibris, c'est à dire trois espèces endémiques de la Martinique. Il y avait donc un réel foisonnement musical et culturel qui n'empêchait pas un apport important des orchestres d'Haïti et, plus tard des Africains du Rico Jazz. Alors, le compa débarqua. Il va faire oublier le reste. La suite est connue... D'autre part, la chanson créole en Martinique a souffert de l'absence d'école et le dénigrement de notre musique par nous-mêmes.
BIO EXPRESS
1939 : Naissance à Fort-de-France
1953 : Il chante avec Léona Gabriel
1959 : Il entre à la BDAF
1960-1962 : Il créé et dirige Pacific Jazz
1965 : Il remporte l'Oscar de la chanson créole, catégorie biguine
1970 : Il lance la carrière de Sylvanise Pépin
1972 : Il lance la carrière de Claudy Largen et Guy Méthalie
1979 : Il compose « Honoré » présenté par la Chorale du François au grand prix de la Francophonie à Nice
1992 : Il obtient la médaille du travail Grand or
1999 : Retraité de la banque
2017 : Obtient la médaille de la ville de Fort- de-France
IMAGE Coup de maître
C'était dans France-Antilles qui venait de passer sa première année d'existence en Martinique.
Claude Confiant et Fernand Donatien reçoivent leur trophée au carnaval de 1965, l'un dans la catégorie biguine, l'autre dans la mazurka.
Inconnu jusqu'alors de la scène musicale dominée par « les anciens » Loulou Boislaville, Sully Londas ou Jean-Balustre, Claude Confiant a bousculé l'ordre lors du carnaval cette année-là en emportant un succès important pour « An nous jouè boul » , inspiré du jeu de pétanque.
(Fernand Bibas)
PORTRAIT - La musique comme boussole
Son père, qui le conduisait après d'un responsable la plus importante banque locale, imaginait-il que son petit Claude deviendrait un compositeur reconnu ? Claude Confiant remplira le « contrat » confié par son géniteur, car le succès qu'il a eu ne l'a pas fait abandonner sa carrière d'employé de banque. Au total, 40 ans au service de la clientèle, puis responsable d'agence. Mais en parallèle, la musique a été là, en lui, avec lui.
Claude Confiant est Foyalais pur jus : naissance à l'Ermitage, enfance et adolescence aux Terres Sainville. Sans être biberonné à la musique, car il ne l'a pas reçue en héritage, il en sera l'un des plus célèbres artisans. Car la musique et la chanson ont accompagné sa vie d'homme martiniquais aimant son pays. Il a exploré les fonds des musiques traditionnelles et, dans un style qui le distinguait de la génération qui l'a précédé, il a posé la chanson populaire sur les fonts baptismaux. A ce stade, il était déjà au sommet de son art. D'une marque indélébile, il offre au groupe franciscain « Honoré » reconnu depuis comme l'une des plus célèbres compositions chorales de tous les temps en Martinique. Succès, talent et reconnaissance populaire. Une triptyque qui l'a lancé à quatorze ans, quand Claude Confiant chanta aux côtés de Léona Gabriel qui lui avait fait goûter aux premières joies de la scène et de la chanson en public.
Il émerge sur la scène en 1965, pas comme chanteur -un handicap l'en a éloigné- mais comme homme de plume qui écrit et compose Il fait les premiers succès du chansonnier Maurice Alcindor. Coup d'essai, coup de maître : Claude Confiant alors âgé de 25 ans, remporte son premier prix de composition de chanson carvanalesque. Le carnaval devient vite son terrain d'inspiration préféré. Tout lui sourit, d'année en année. Et ça marche car le public raffole de ces titres qui vont finir par rythmer leur vie au quotidien.
UNE BIBLIOTHÈQUE MUSICALE
Et quand on lui demande les raisons de la fin de cette vie trépidante de musicien, c'est visiblement sans état d'âme qu'il répond : « J'ai arrêté la musique pour plusieurs raisons et d'abord parce que les disques ne se vendaient plus. Et puis, trouver des dates de spectacles étaient devenues trop difficile. Pour poursuivre, il aurait fallu que j'investisse de ma poche et surtout de ma retraite » .
Sa timidité et sa légendaire discrétion cachent les talents d'un narrateur hors- pair qui a une longue mémoire sur les acteurs des toutes les musiques surgies durant les soixante dernières années en Martinique. Pour cela, Claude Confiant est une bibliothèque dont on ne se lasse de franchir les portes. Une riche carrière émaillée de succès de bout en bout, comme le montrent les coupures de France-Antilles datant de 1965 aux années 2000 et qui concernent sa réception d'un trophée ou une cérémonie consacrant les très nombreux chanteurs qu'il lancées : Sylanise Pépin, Guy Méthalie, Claudie Largen.
Puis, le souvenir l'emporte et il conclut de manière un peu imprévue : « Je me demande parfois comment j'ai pu faire tout ça » . Pour son mot de fin, Claude Confiant salue le pianiste Nel Lancry qui aura contribué, tout au long de sa carrière, à la réalisation de ses rêves de musicien.
COUP DE COEUR
La médaille du travail et celle de Fort-de-France
COUP DE GUEULE
Je n'aime pas les coups de gueule
UN RÊVE
Voir grandir ma dernière petite-fille
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