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Une première historique!

France-Antilles Martinique 12.01.2018
Guy Flandrina

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Une première historique!
Bernabé Flobinus, premier président de la SICA.

Le 12 janvier 1958, la première SICA (Société d'Intérêt Collectif Agricole) de la Martinique voyait le jour. Son berceau : le Domaine de Fonds Saint-Jacques, à Sainte-Marie. Depuis, elle a fait école. De multiples SICA ont été créées et ont connu des fortunes diverses.... 60 ans après, la reine-mère, elle, est toujours là, s'apprêtant même à célébrer son bel âge tout au long de cette année 2018.

Avant d'en arriver là, un coup d'oeil dans le rétroviseur s'impose! En 1658, un dominicain, le père Boulanger, plante la croix du catholicisme sur les terres d'où les Caraïbes viennent d'être chassés. Il y construit une chapelle qu'il baptise Saint-Jacques, en hommage au sieur Duparquet, gouverneur de la Martinique, ainsi prénommé. A l'époque, l'Église et l'État font encore bon ménage... Après la Révolution Française, les terres du Clergé sont confisquées et le domaine tombe dans l'escarcelle de la Colonie.
De 1811 à 1932, l'Habitation Fonds Saint-Jacques sera cédée à bail et exploitée intégralement en cannes par ses locataires. C'est une délibération du Conseil Général de la Martinique, en date du 12 juin 1931, qui décide de la création d'un lotissement d'envergure à Fonds Saint-Jacques.
Au milieu des années 1950, les pouvoirs publics [guidés par les études économiques du Commissariat Général à la Productivité et ceux du Commissariat Général au Plan] mettent l'accent sur un double objectif pour les Départements d'Outre-mer (DOM) : l'augmentation de la production à un prix compétitif pour les marchés extérieurs, et l'élargissement des offres d'emplois.
Pour atteindre ces objectifs ils disposent d'un instrument à la fois financier et technique : le CRÉDITAG (Crédit Social Antilles-Guyane), ancêtre de la SATEC (Société d'Assistance Technique et de Crédit Social d'Outre-Mer).
Dans une note à l'attention de son Conseil d'Administration (juin 1958) Francis BOUR, alors président du CRÉDITAG, rappelle les exigences qui prévalent à la création de ce dernier :
- D'abord, « se pose le problème de l'Assistance Technique aux petits producteurs (agriculteurs, pêcheurs, artisans) dont l'objectif est d'assurer, par un contact direct et personnel avec ces producteurs, une amélioration des méthodes de production, une augmentation des rendements et une diminution des prix de revient en même temps qu'une meilleure organisation de la commercialisation » .
Ensuite, F. Bour indique que la mise en oeuvre de l'Assistance Technique « suppose l'intervention d'agents ayant reçu une formation particulière où une large place doit être assurée aux problèmes humains et techniques mais aussi à la compétence financière (...) » . C'est donc pour ce faire que le Secrétariat d'État aux Affaires Économiques, en accord avec les ministères techniques intéressés et la Caisse Centrale de la France d'Outre-Mer, décide de la création du CRÉDITAG. L'activité de cette société commence aux Antilles-Guyane au début de l'année 1957.
La mise en place des SICA, singulièrement celle de Fonds Saint-Jacques, découle donc de la volonté des autorités politiques et administratives. Ainsi, on relève dans les statuts originels de celle-ci que son but est « de mettre à la disposition des agriculteurs intéressés, des moyens techniques, financiers et matériels, leur permettant d'augmenter leur productivité et, en même temps, d'améliorer leur niveau de vie » .
Dès lors, les conditions sont réunies pour l'émergence des SICA.
NAISSANCE DE LA PREMIÈRE SICA
Le dimanche 12 janvier 1958 voit donc la SICA de Fonds Saint-Jacques portée sur les fonts baptismaux par le CRÉDITAG ; elle compte alors 75 adhérents.
La tâche des pionniers n'est pas aisée. Les agriculteurs sont méfiants vis-à-vis de structures et méthodes innovantes.
Par ailleurs, l'esprit individualiste règne en maître sur chaque exploitation, même si la solidarité rurale s'exprime en d'autres circonstances créées par les chocs et aléas de la vie.
Le journal L'Artisan OutreMer (N° 4 février 1961) note au sujet de la SICA de Fonds Saint-Jacques : le CRÉDITAG « (...) connut toutes les difficultés d'un travail non partagé : les agriculteurs ne paraissaient pas comprendre alors le sens et la valeur d'une organisation coopérative » . Aussi, on ne saurait taire le mérite d'hommes tels M.M. Belabre et Mariotti, premiers directeurs techniques et de M. Darrieus, premier directeur de ladite SICA et qui y oeuvra pendant de nombreuses années (1958/1962) avant de prendre la direction de L'Union des SICA (1972/1992). De ces derniers, des personnes humbles du monde rural martiniquais gardent le souvenir d'hommes qui « avaient foi en ce qu'ils faisaient et qui ont mouillé leurs maillots afin de faire comprendre aux agriculteurs la nécessité du jeu collectif » .
Leur travail, sous la houlette du premier président, Bernabé Flobinus dit « Mèt Flobo » , ne tardera pas à payer. En effet, lors de l'assemblée générale du 05 mars 1961, le directeur souligne que si à sa création la SICA ne comprenait que 75 membres, elle ne compte pas moins « en fin 1959 : 189 adhérents, en fin 1960 : 236 » . De même, si au début cette SICA ne dénombrait que 240 hectares encadrés par des techniciens (dits « moniteurs » ), en 1961 la surface est quasiment multipliée par deux. Ce sont « 450 ha environ (qui) sont visités par les moniteurs » .
Au démarrage de la coopérative, c'est Jean-Paul Darrieus et un moniteur qui se chargent de l'encadrement sur le terrain. Cette même année 1961, ce sont 4 à 5 moniteurs qui s'attèlent à cette tâche. Ils ne sont plus cantonnés au seul lotissement de Fonds Saint-Jacques. Leurs activités les amènent également dans divers quartiers de la commune : Reculé, Pain de Sucre, Bon Air, Fourniols... La SICA rayonne désormais sur les terres samaritaines. Parmi les moniteurs pionniers, l'on retiendra le nom de Théodore Dubousquet qui sera, plus tard (1990- 1992) conseiller Régional de la Martinique, conseiller municipal (1986-2008) et adjoint au maire du Saint-Esprit (2001-2008).
BÈF DOUVAN BWÈ DLO KLÈ (1)
Bernabé Flobinus, natif de Sainte-Marie et directeur d'école de son état, n'a pas non plus démérité. Lui s'est investi pleinement dans sa tâche aux côtés des agriculteurs, de même que Riffard Lordinot, tandis que d'autres fonctionnaires profitaient de leur savoir et de leur position sociale pour spéculer... Ce dernier, également directeur d'école et agriculteur, est aussi l'artisan d'une « tontine qu'il crée à Pain de Sucre afin d'aider les familles à honorer les frais d'enterrements de leurs défunts » (2). Le succès de cette caisse de solidarité est assuré! « La tontine grandit si rapidement, qu'il est décidé de l'étendre à l'ensemble du territoire communal. Peu après, elle est transformée en une société mutualiste baptisée : Vers la Lumière » (3).
Plusieurs projets de lotissements du Domaine de Fonds Saint-Jacques ont été initiés. Mais, c'est celui de l'année 1934 qui prendra un caractère définitif, soit : « 240 parcelles couvrant 285 hectares » dont un lot d'un peu plus de 11 ha « réservé au Foyer du lotissement » . L'adjudication fut ouverte, sans limitation, à tous les habitants de la Martinique.
Selon R. de Belabre, en 1957, « sur les 240 parcelles acquises, 160 environ l'auraient été par de petits agriculteurs désireux d'augmenter leur propriété ou par des ouvriers agricoles aspirant à la propriété, une cinquantaine par des individus de toutes professions, enfin une trentaine par des fonctionnaires, en général instituteurs » . Et le directeur technique du CRÉDITAG de préciser, concernant ces derniers : « il est d'ailleurs à remarquer que ceux-ci disposent des lots les plus intéressants » . Désormais, ces bonnes terres « fonctionnarisées » sont plus promptes à accueillir pelouses et piscines que cultures de résistance.
La SICA de Fonds Saint-Jacques sera, dès les années soixante, « constituée d'agriculteurs qui exploitent eux mêmes, le ? restant étant en colonat partiaire » .
Pendant de nombreuses années, la culture de la canne a occupé la majeure partie des terres de Fonds Saint-Jacques (110 ha sur 285,80 ha en banane et seulement 15 ha pour les cultures vivrières et autres). Riffard Lordinot avait pourtant inscrit au frontispice de l'école : Nulle terre ne doit rester inculte, plantez des cultures vivrières.
R. de Belabre concluait : en 1957, « l'opération morcellement de l'Habitation Fonds Saint-Jacques ne correspond pas évidemment aux grandes espérances des esprits généreux qui furent ses promoteurs » .
ESSAIMAGE DE SICA
Pourtant, en février 1961, L'Artisan Outre-Mer (déjà cité) écrit : « (...) La réussite de Fonds Saint-Jacques définitivement prouvée, entraîna un afflux de demandes. Les agriculteurs, et surtout les meilleurs d'entre eux, et surtout leurs représentants avaient compris le vrai sens de la coopération » .
Il est vrai que radio bwa-patate (4) a fait son oeuvre. Ainsi, il ressort de l'assemblée générale de L'Union des SICA (05 février 1961) qu'on « apprenait dans les communes qu'à Fonds Saint-Jacques la SATEC aidait les petits agriculteurs dans le cadre d'une Société Collective : (...) prêtait de l'argent pour cultiver leur terre, leur fournissait des engrais (...) organisait les traitements des bananiers et la commercialisation des fruits, en un mot leur démontrait l'intérêt de travailler ensemble et de se grouper » .
Aussi les structures coopératives se multiplient-elles, comme en témoignent les chiffres. Dès l'année 1961, la Martinique est dotée : de 15 SICA qui totalisent 1.552 adhérents et couvrent 2.800 hectares!
De son côté, le CRÉDITAG a accordé 404 millions de francs (61.589 433 euros) de crédits.
Soixante ans après l'apparition des premières SICA en Martinique, l'on peut affirmer que ces expériences d'organisations collectives ont porté leurs fruits.
Certaines ont été, en leur temps, des modèles au regard de leur incontestable réussite. Il en est ainsi de la SICABAM (fondée en 1961) et du GIPAM (créé en 1976) dont les adhérents sont désormais réunis au sein de l'UGPBAN (2003).
De son côté, la SOCOPMA (créée en 1968), qui connue elle aussi son heure de gloire, a disparu avec fracas (2014), tandis que d'autres vivent ou vivotent... Toutes ces structures qui ont modelé les paysages, perpétué des traditions culturales ancestrales, maintenu, modernisé ou créé des activités économiques dans les campagnes à l'heure où les usines fermaient, les zones rurales se vidaient et les villes se paupérisaient, méritent qu'on s'y intéresse! Le maître-mot de toutes se résumant en une solidarité collective ayant pour ambition que le travail des hommes leur soit profitable et rentable pour leur pays.
(1) « Les premiers boeufs arrivés à la mare ne boiront pas de l'eau boueuse » .
(2) In : « Riffard LORDINOT Maître d'école laïque, chrétien, communiste » . Ouvrage à paraître, de Guy LORDINOT.
(3) Idem
(4) Le bouche à oreille.
60 ans de coopérative
Aujourd'hui sera célébré le soixantième anniversaire de la première Société d'Intérêt Collectif Agricole (Sica) de Martinique, la SICA de Fond Saint-Jacques à Sainte-Marie. La dernière encore en vie. À sa naissance, la Sica comptait 75 adhérents. Tour d'horizon historique sur ce monde de la solidarité agricole.
Communion et racines
La première Société d'Intérêt Collectif Agricole (Sica) de Martinique célèbrera son soixantième anniversaire.
À l'occasion des soixante ans de la SICA de Fonds Saint-Jacques, le président Guy Renard et son conseil d'Administration proposeront, durant toute l'année 2018, des manifestations à caractère récréatifs, culturels et agronomiques afin de permettre à chacun de mieux appréhender les réalités du monde rural et l'apport des SICA dans la dynamique organisationnelle des agriculteurs. En hommage à tous ceux qui ont oeuvré à la création et à l'existence de la première Société d'Intérêt Collectif Agricole et qui ne sont plus, une messe sera célébrée par le père Gilles Aïzo, à la SICA de Fonds Saint-Jacques, le vendredi 12 janvier 2018, à 16 heures. Les adhérents issus du canal historique mais aussi les plus jeunes sont invités à participer à cette cérémonie.
Au terme de la célébration, des témoignages de personnalités viendront, dans une ambiance plus festive, enrichir nos connaissances sur la vie et l'apport de cette SICA à notre communauté.
Cette manifestation s'inscrit aussi dans une démarche mémorielle visant à nous enraciner dans notre patrimoine rural afin de mieux relever, collectivement, les défis du futur.
Les chevilles ouvrières
La banane française enrubannée à l'entrepot Dunfresh à Dunkerque.
Lucie Flobinus, (épouse Jacqua), fait son entrée à la SICA, en 1958, afin de s'occuper des comptes de ventes et autres opérations comptables. C'est, avec Joséphine Glombard, les deux seules femmes que comptera la structure pendant longtemps. Il est vrai que ce secteur d'activité est aussi masculin que macho. Cependant, les deux femmes soulignent autant que de besoin les « relations courtoises respectueuses et prévenantes » que chacun d'eux entretenait avec elles. Lucie Jacqua a 30 ans lorsqu'elle arrive à la SICA. Sans doute a t-elle hérité d'une fibre bananière, elle n'est autre que la fille de Bernabé Flobinus ; c'est Jean-Paul Darrieus qui la recrute, tout comme Joséphine Glombard dite « Afine » , âgée, elle, de 18 ans. Il est tout de même à noter que les femmes sont cependant majoritairement employées, dans les champs et hangars, à des tâches particulièrement pénibles, notamment d'emballages. Souvent, elles oeuvrent aux côtés de leur conjoint en ne bénéficiant d'aucun statut social protecteur. La première femme à livrer directement sa production à la SICA de Fonds Saint-Jacques sera Valérie Bizet, originaire du Marigot.
Elle sera suivie de Muriel Richer une jeune exploitante ayant fait des études de... journalisme et dont le père fut le premier président de la mutuelle Vers la Lumière.
Lucie Flobinus, (épouse Jacqua), fait son entrée à la SICA, en 1958.
Militant et président
Guy Renard, président de la SICA de Fonds Saint-Jacques depuis 1985.
Guy Renard est un Martiniquais profondément enraciné dans le terroir samaritain. Il est de ces hommes que le temps ne change ni n'arrête. À l'âge de 14 ans il accompagne son père à l'une des toutes premières réunions de la SICA de Fonds-Jacques. Bien que doté d'un brevet professionnel d'électromécanique, le sang parle ; il pose ses pas dans les traces paternelles. C'est donc en terre samaritaine, qu'il creusera son sillon en s'installant, en 1966, sur 4 ha qu'il exploitera en bananes et en y pratiquant de l'élevage.
L'année 1970, voit son entrée au conseil d'administration de la SICA de Fonds Saint-Jacques. Désormais, plus rien ne stoppera sa détermination à défendre les producteurs et la terre nourricière martiniquaise. Il sera, tour à tour ou simultanément : administrateur du Crédit Agricole de Sainte-Marie (1976-1986), membre fondateur et secrétaire général du CDJA (1978), administrateur de la FDSEA (1980-1987), président fondateur de la SOCOPMA (1981), président de la SICA de Fonds Saint-Jacques... Ses fonctions sont multiples et toujours au profit du monde rural.
En 1982, il entreprend une occupation des terres des héritiers de Léon Bally, à Pain de Sucre. Des agriculteurs le rejoignent... Il sait, par expérience, qu'une voix n'a de chance d'être entendue que si elle est suffisamment forte pour pénétrer le champ politique.
Son aura grandissante le propulse sur la liste du Renouveau de Sainte-Marie. Il en devient l'un des conseillers municipaux (1983-1989), sur la liste victorieuse conduite par Guy Lordinot. En 1987, il est élu conseiller général du canton 1 de Sainte-Marie. Il poursuit encore aujourd'hui son inlassable combat pour le développement agricole de la Martinique.
Ses pairs lui ont exprimé leur reconnaissance en accrochant sur sa poitrine, en 1994, la médaille du mérite agricole.
A 74 ans, Guy Renard poursuit, avec verdeur, sa tâche pour que perdure l'esprit et les actions ayant présidé à la création de la SICA de Fonds Saint-Jacques.
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