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Ayanna, partir mais toujours revenir

France-Antilles Martinique 05.12.2018
R.LAURENCINE

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Ayanna, partir mais toujours revenir

Octobre a été le mois de la première récolte de la ferme de l'association Col-Vert Martinique, implantée au Prêcheur et basée sur les règles de l'agro-écologie. Elle est née de l'initiative de Ayanna Mouflet, 27 ans, partie comme bien d'autres, mais revenue après un parcours qui l'a conduite à Sciences Po Toulouse et Normale Sup...

Par où commencer avec Ayanna Mouflet ? Par quelle tranche de vie ? Elle n'a que 27 ans, et pourtant, en écoutant le déroulé de toutes ces années écoulées depuis l'obtention du bac, elle donne le sentiment d'avoir déjà vécu « mille vies » . Notre première rencontre, au demeurant très brève, date de la fin du mois de juin, au terminal croisière des Tourelles, sur le port de Fort-de-France. Avec d'autres jeunes entrepreneurs martiniquais, elle épaulait la sénatrice Catherine Conconne, fer de lance d'Alé Viré, nouvelle initiative pour inciter ceux qui partent à revenir.
Affichant une « conception militante du retour » , elle ne pouvait qu'approuver Alé Viré. Une conviction acquise au fil d'une évolution dessinée par l'accumulation d'études, d'enseignements, de contacts, d'expériences, de voyages, d'échanges, tout en cultivant son ancrage identitaire à sa terre natale, le pays de Césaire : bref, sa voix doublerait aisément celle de Serge Ponsar sur Péyi mwen jôdi de Mario Canonge.
ARGENTINE, MANCHESTER...
Mais une dizaine d'années plus tôt, une fois obtenu le bac S avec mention, Ayanna Mouflet avait le regard ailleurs, « spontanément, nous pensons à partir, c'était comme une évidence, je suis également partie » , se souvient-elle. S'en aller certes, avec quand même déjà un net intérêt pour l'action des ONG (Organisations non gouvernementales), à la science-politique, aux relations internationales, à la géo politique, à la sociologie : un penchant nourri par le visionnage régulier de la chaîne d'information internationale en continu France 24 dans l'appartement familial à Ozanam, où elle vit avec sa mère, professeur de français.
Native de Schoelcher, fille unique entourée de demi-frères et soeurs, alternant enseignement privé et public, Ayanna Mouflet, désormais bachelière, se lança un défi : passer tous les concours d'entrée à Sciences Po. Telle une sportive de haut niveau, elle renonça aux festivités post-bac pour s'imposer une préparation intensive durant deux mois, à Paris. À l'évidence, ce bachotage ne fut pas la bonne méthode puisqu'elle échoua. Dès lors, elle se donna du temps pour conquérir Sciences Po : sa préparation s'étala sur une année, à Dijon, hors de portée de l'agitation parisienne, avec à la clé son entrée à l'Institut d'études politiques de Toulouse.
Pour Ayanna, 19 ans, son horizon s'ouvrait pour cinq ans, mais elle se contenta de trois. Trois belles années symptomatiques de ce désir d'apprendre encore et encore, et d'une incroyable accumulation de rencontres, qui plus est en droite ligne de son intérêt pour les ONG. En 2012, la voilà en Argentine collaborant, en espagnol, avec la Ligue argentine des droits de l'homme et des avocats chargés d'enquêter, pour des familles dont celles dites des Mères de la place de Mai, sur des victimes de la très répressive et sanglante dictature militaire, entre1976 et1982.
Une telle approche de l'Argentine ne pouvait que renforcer son engagement pour les grandes causes humanistes et au-delà pour les ONG. Rentrée du territoire argentin, à quoi pense-t-elle ? À repartir, toujours dans le cadre de son plan de formation à Sciences Po Toulouse. Une fois dans le cercle universitaire de Manchester, Ayanna Mouflet décortiqua, en anglais, l'histoire des luttes pour les droits civiques et autres mouvements sociaux dans les pays anglo-saxons.
Ayanna Mouflet au milieu de la ferme agro-écologique de Préville.
AGRO-ÉCOLOGIE
La parenthèse mancunienne achevée, il fallait revenir en France, à Toulouse, à Sciences Po. Cependant, à l'étape parisienne, une rencontre imprévue avec une amie la met sur la piste de l'entrée à l'Ecole Normale Supérieure, la prestigieuse Normale sup. Nouveau challenge qu'elle releva avec éclat : la Schoelchéroise fut admise à la rue d'Ulm : « Ce qui m'a intéressée à l'Ecole Normale Supérieure, c'est à la fois le prestige, les grands hommes qui y sont passés, comme Césaire qui est un modèle, et aussi le cursus libre pour plusieurs disciplines : droit, sociologie, géopolitique de l'environnement, anthropologie, histoire... » . Pour mettre en pratique son cursus libre, elle choisira le mouvement social de février/mars 2009 à la Martinique, qui, avec le blocage des hypermarchés, relança les interrogations sur les filières d'alimentation des Martiniquais. D'un seul coup, tout s'accéléra du côté de Ayanna Mouflet : l'agriculture durable passa au premier plan de ses réflexions.
D'emblée, elle changea la thématique de son master 2 désormais axé sur le développement durable, découvrit les principes de l'agro-écologie, les thèses de Pierre Rahbi sur la décroissance, effectua plusieurs séjours au Brésil où elle évalua - pour le compte de l'ambassade de France - la réforme agraire brésilienne, mesura les retombées de la mise en application de l'agro-écologie auprès de paysans, participa à une grande conférence brésilienne sur l'agriculture, fut à deux doigts d'être embauchée par la FAO onusienne, mais déclina la proposition car elle voulait intervenir sur du concret, s'envola pour l'Ethiopie sous l'égide d'une agence onusienne sans pour autant s'y installer à cause d'une société trop inégalitaire.
« QUE VAIS-JE FAIRE ? »
Et maintenant, « que vais-je faire ? » , s'interrogea-t-elle une fois revenue d'Ethiopie. En 2016, elle trancha en rejoignant le mouvement Colibris bâtisseur de « modèles de vie en commun, respectueux de la nature et de l'être humain » , tout en se préoccupant d'entreprenariat social, d'économie solidaire, et de son retour à la Martinique, qui devient effectif en 2017, avec un projet : monter une association membre du réseau Col-Vert au dogme explicite, « favoriser le changement par l'action, la nature et la bonne humeur » .
Plus d'un an après, Col-Vert Martinique affiche une trentaine d'adhérents, sept salariés, dont quatre en insertion, une ferme implantée à Préville, au Prêcheur, appliquant les règles de l'agro-écologie : respect des cycles de la nature, association des cultures, prise en compte de la réaction des cultures aux sens du vent, priorité au circuit court (directement du producteur au consommateur). Réservez donc le meilleur accueil aux produits de la première récolte de la ferme : avocats, oignons, ignames, citronelle...
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